UN CHEMIN D'HUMANISATION POUR NOTRE TEMPS

Conférence donnée en mai 2002, au congrès de Cluny

Le noir est le matériau premier de l'acte créateur. Vérifié par la chaleur du don, il se colore progressivement jusqu'à l'embrasement. Choisir la voie de la beauté, c'est accepter que la matière dont je suis fait soit le matériau premier de toute vie.

par Olivier Fenoy

Olivier Fenoy est comédien. Il a fondé l'Office Culturel de Cluny et fut le premier initiateur du congrès.

Annoncer que la Beaut√© sauvera le monde, chez Dosto√Įevski, relevait de la Proph√©tie et il est pour moi important de noter en introduction qu'il ne proclama pas celle-ci de mani√®re solennelle du haut d'un quelconque Sina√Į ou plus prosa√Įquement √† l'occasion d'un improbable discours d'intention. Tout √† l'inverse, il l'attribue de mani√®re presque discr√®te √† tel de ses personnages dans L'Idiot ou encore dans Les Fr√®res Karamazov, c'est √† dire dans la vie ou plus exactement au coeur m√™me du chaos humain qu'il d√©crit, cette pauvret√© que chante toute son oeuvre jusqu'√† la transfigurer (rappelons nous Raskolnikov et Sonia de Crime et ch√Ętiment). A l'heure actuelle et plus d'un si√®cle apr√®s qu'elle ait √©t√© formul√©e, m√™me si l'annonce de cette proph√©tie, « La Beaut√© sauvera le monde » peut encore para√ģtre utopiste √† certains, il faut bien reconna√ģtre que, de mani√®re assez g√©n√©rale, elle interpelle imm√©diatement nos contemporains sans que ceux-ci ne sachent trop pourquoi. Je m'en rends compte tous les jours, tandis qu'il y a trente ans, et malgr√© la bascule de mai 68, ce n'√©tait vraiment pas le cas. Alors, pourquoi ? Et bien parce que nous ne sommes plus dans le temps de la Proph√©tie, mais dans celui de son accomplissement.
Avant les ann√©es 1980-1990, le mythe des id√©ologies ne s'√©tait pas encore compl√®tement effondr√©, et l'homme, rompu √† ces manipulations diverses mais constantes, tout en √©tant d√©j√† fortement atteint de d√©sesp√©rance sur le sens m√™me des choses et de la vie, continuait de croire aux id√©es, aux syst√®mes, aux politiques, √† la militance syndicale ; il n'√©tait peut-√™tre pas autant √† bout de souffle qu'aujourd'hui, au point de nommer de mani√®re toute nouvelle ces derni√®res ann√©es √† travers litt√©rature et m√©dias, « un besoin  »vital de « sens », pour ne pas dire de transcendance. Lors des quatre assembl√©es pr√©c√©dentes de notre Congr√®s et dans l'ensemble de nos publications, nous avons √† maintes reprises cit√© le discours de Soljenitsyne √©crit et non prononc√© √† l'occasion de son Prix Nobel. Il y commente cette annonce proph√©tique de son grand a√ģn√©. Une fois encore, je vais y revenir puisque dans ces journ√©es, nous nous sommes autoris√©s √† redire la quintessence de ce que nous croyons : « La Beaut√© sauvera le monde, a dit Dosto√Įevski. Ainsi cette ancienne trinit√© que composent la v√©rit√©, la bont√© et la beaut√© n'est peut-√™tre pas simplement une formule vide et fl√©trie, comme nous le pensions au jour de notre jeunesse pr√©somptueuse et mat√©rialiste. Si les cimes de ces trois grands arbres convergent, comme le soutiennent les humanistes, mais si deux de ces troncs ostensibles et trop droits que sont la v√©rit√© et la bont√© sont √©cras√©s, coup√©s, √©touff√©s, alors peut-√™tre surgira le fantastique, l'impr√©visible, l'inattendu : les branches de l'arbre de beaut√©, perceront et s'√©panouiront exactement au m√™me endroit et rempliront ainsi la mission des trois √† la fois. »
Ces troncs trop ostensibles et trop droits que sont la vérité et la bonté sont-ils donc à ce point écrasés, coupés, étouffés, pour que le fantastique, l'imprévisible, l'inattendu surgissent et que la Beauté se révèle être la seule réponse aux attentes de ce temps ? Je le crois. Le Beau est l'éclat du Vrai, ce qu'aucun artiste ne contestera au regard de son expérience ; et comment révéler la Beauté autrement que dans un mouvement d'ouverture et de don, de gratuité, c'est-à-dire d'amour ou encore de Bonté ? Cependant, chacune de ces portes d'entrées spécifiques quant aux questions existentielles de l'homme ont, d'une certaine manière, leur temps au regard des événements et des situations socio-politiques. Aussi, je vais tenter sommairement d'en survoler l'évolution durant ces deux derniers siècles, après avoir évoqué quelques généralités qui me tiennent à coeur concernant la prescience de la Beauté au travers des grands courants de civilisation méditerranéens.
Qu√™teurs de v√©rit√© et de perfection, les Grecs, par leur art, organisent la soci√©t√© et c'est la paix id√©ale du Parth√©non. Bien avant, les Egyptiens tendent √† exprimer par des architectures d'envergure, fruits de gigantesques chantiers pharaoniques, une vision grandiose et cosmique de l'homme, l'homme reconnu en appartenance √† un ordre hi√©rarchique parfait comme en t√©moigne la pyramide. Mais dans les deux cas, la Beaut√© n'atteint pas le myst√®re de la transcendance parce qu'ils en excluent la pauvret√© et la souffrance humaine en mettant l'art au service d'un syst√®me de pens√©e et de r√©gulation de la soci√©t√©. Ce en quoi les Romains excelleront par la suite dans une vision de pouvoir et de domination. Or, c'est au cŇďur m√™me et pour ainsi dire √† l'apog√©e de cette civilisation que se situe la croix du Christ. Ev√®nement √† la fois si discret et tellement banal en son temps qu'il ne saurait √™tre consid√©r√© pour beaucoup comme v√©ritablement historique, la Croix mise en exergue n'en est pas moins la reconnaissance d'une vision salvatrice de l'homme bless√© √† travers tous les si√®cles. V√©ritable r√©v√©lation du myst√®re humain conduit jusqu'√† son terme, elle est la clef de vo√Ľte de l'expression incarn√©e de la Beaut√©. L'homme souffrant, l'homme d√©figur√© mais aussi l'homme coh√©rent dans le don de lui-m√™me, en fid√©lit√© √† lui-m√™me, y est magnifi√© jusqu'√† pouvoir admettre comme le disait Michel Pochet √©galement √† Louvain que « la laideur sauvera le monde ».
Par la « Gloire de la Croix », le chant de l'homme est men√© √† sa pl√©nitude et c'est pourquoi elle a tant inspir√© et renouvel√© l'art en g√©n√©ral, bien au-del√† du seul art sacr√©. Cela est vrai en peinture, en sculpture, et en architecture bien √©videmment, mais peut-√™tre avant tout dans la th√©√Ętralit√© du drame humain, dans l'√©crit. Le r√©cit de la Passion n'est-il pas d√®s les origines du christianisme le livret le plus sobre et le plus tragique qui soit et n'en retrouvons-nous pas la trame dans nombres d'Ňďuvres profanes telles que M√®re Courage de Brecht tout aussi bien que chez Goya ou Camille Claudel ?
Si cette ic√īne de la Croix est reconnue de mani√®re universelle, c'est qu'elle nous est commune √† tous. Du fait qu'elle traverse le chaos de la mati√®re en ne dissimulant rien de la pauvret√©, de la souffrance, de l'injustice, de la l√Ęchet√© et de l'ignominie humaine, elle pr√©figure toutes les Shoah et dit l'irr√©ductible dignit√© de l'homme, serait-ce √† travers son avilissement. Plus, elle est le signe d'une authentique transcendance qui n'est pas affaire de religion ; elle est le signe de la transcendance pour nous donner par la mort le courage de vivre, le signe m√™me de la verticalit√© assumant l'horizontalit√© du r√©el. En cela, nombre d'expressions artistiques ant√©rieures ou post√©rieures √† la Croix sont assur√©ment de la m√™me essence, mais aucune n'est aussi signifiante que la Croix du Christ. Elles le sont √† chaque fois qu'elles tentent de dire la dignit√© humaine dans son aspiration √† la sacralit√©, aspiration que l'on peut reconna√ģtre d√®s les grottes de Lascaux, aussi bien que dans l'art celte, africain ou am√©rindien. Ce qu'il y aurait l√† √† regarder, c'est que jamais ces formes d'expressions artistiques n'engendrent de syst√®mes rationnels ou de volont√© de domination. Vaste sujet. Mais revenons en √† l'interpellation de Dosto√Įevski, en nous recentrant sur ces deux derniers si√®cles et au seul regard du monde occidental, voire m√™me europ√©en.
Apr√®s le si√®cle des Lumi√®res, qui a plus que tous les autres si√®cles mythifi√© (glorifi√©) « l'id√©e », apr√®s la R√©volution fran√ßaise et le cataclysme napol√©onien dans toute l'Europe, il est apparu comme seule r√©ponse aux scandales de la r√©volution bourgeoise et de l'exploitation de l'homme par l'homme, un besoin de justice sociale, de charit√© et par l√† de bont√©. Cette bont√© chant√©e d'abord par Chateaubriand dans son G√©nie du Christianisme s'est mue, tout au long du si√®cle, en engagements multiples. Ce fut par exemple la fondation de la Croix Rouge et la naissance de milles soci√©t√©s caritatives, tandis que s'imposait l'absolue n√©cessit√© de l'action syndicale. Il faut reconna√ģtre que toutes ces initiatives port√®rent de grands fruits. Cependant, cette bont√© a eu son revers de m√©daille, comme toujours, que ce soit √† l'√©chelle de nos soci√©t√©s : le paternalisme, ou en art : la mi√®vrerie parfois triomphaliste et grotesque de l'expression n√©o- sulpicienne. Parall√®lement, mais malgr√© tout dans un second temps, il y eut toute une qu√™te du vrai, qu'elle soit scientifique, philosophique ou soci√©taire. Pour prendre le seul exemple des milieux chr√©tiens, l'effervescence intellectuelle quant √† la v√©rit√© a √©t√© tr√®s riche. Consid√©rant √† juste titre que les philosophes des Lumi√®res pr√©tendaient d√©tenir la V√©rit√© apr√®s s'√™tre appropri√© le monopole de la Raison, et alors m√™me que le positivisme d'Auguste Comte proposait un bonheur universel niant toute transcendance, sont apparus au d√©but du XX√®me si√®cle des Bergson, des Maritain, et tant d'autres par la suite, pour affirmer que la Foi, non seulement ne s'oppose pas √† la libert√© d'√™tre, mais tout au contraire en r√©v√®le l'irr√©ductible myst√®re. Cependant, on ne saurait √©chapper √† son temps, et toute qu√™te de v√©rit√© prend le risque de se muer en id√©ologie, ou du moins d'√™tre per√ßue comme telle, lorsqu'elle se th√©orise jusqu'√† prendre le pas sur la Bont√© dont elle fixe les crit√®res et lorsqu'elle s'√©vertue √† relativiser la Beaut√©, en l'id√©alisant tant elle craint son besoin de mati√®re et de r√©elle pauvret√© pour se dire.
Ainsi, l'homme contemporain ne s'est pas plus retrouv√© dans le marxisme, le nazisme, l'existentialisme ou autres « th√©ories »... que dans une certaine « doctrine catholique » √©rig√©e en th√®se, alors que le myst√®re du Christ autant que celui de l'homme, rel√®ve de la trag√©die au sens le plus noble du mot.
De mani√®re g√©n√©rale, cette incapacit√© de l'id√©ologie √† voir l'homme autrement que dans une praxis normalisante √† laquelle il lui faut correspondre pour √™tre parfait, met en exergue combien il est essentiel de renommer l'homme dans ce qu'il est en lui-m√™me et non pas en l'ext√©riorisant de lui-m√™me. Deux si√®cles d'imageries h√©ro√Įques, depuis La Marseillaise de Rude jusqu'aux innombrables sculptures des h√©ros du peuple sovi√©tique au bras lev√© et √† l'allure alti√®re, t√©moignent assez de ce d√©testable syndrome d'un mal-√™tre profond qui nous fait chanter l'homme quand il se r√©v√®le l'ex√©cutant d'une id√©e. Si donc Bont√© et V√©rit√© se sont en grande part englu√©es dans leur contraire tout au long des XIX√® et XX√® si√®cle (du moins d'un point de vue historique et sociologique) et si le passage par la s√®ve et les fruits de l'arbre de Beaut√© s'av√®re √† l'heure actuelle la voie royale voire l'ultime recours pour que soit manifest√© le caract√®re unique, sacr√©, de notre attente, tentons d'en appr√©hender ensemble les exigences fondamentales.
Et tout d'abord, notons cette v√©rit√© √©l√©mentaire sur laquelle il nous faut nous arr√™ter premi√®rement : si, proc√©dant de la contemplation et y conduisant par l'√©coute et le regard, l'exp√©rience esth√©tique demande de voir, sentir, entendre, toucher, en elle, par contre, tout cadre de r√©f√©rence ext√©rieur au r√©el, au v√©cu, ne saurait avoir cours. Cette √©vidence nous la reconnaissons tout naturellement quand il s'agit de cr√©er ou d'accueillir l'Ňďuvre cr√©√©e, mais nous avons bien du mal √† l'admettre, romains et cart√©siens que nous sommes, quand il s'agit de l'homme dans son quotidien et dans ce qu'il peut engager seul ou avec d'autres. Or, du point de vue de la Beaut√©, les id√©es re√ßues fondent comme cire au soleil r√©v√©lant dans le d√©nuement de l'orgueil la seule grandeur de la Pr√©sence, asc√®se n√©cessaire et suffisante, absolument indispensable.
Etre Présent,
- c'est accepter la vulnérabilité qui, dans l'instant, nous permet de recevoir la vie d'une autre vie, ce que tout comédien, tout peintre, tout artiste a perçu à un moment donné au risque absolu sinon de ne pas être un artiste.
- c'est accepter d'√™tre engendr√© du dedans, bouscul√©, travaill√©, labour√© √† chaque instant par cette disponibilit√© exigeante qui peut aller et doit aller d'une certaine mani√®re jusqu'√† une confession (les grandes oeuvres des Giotto, Caravage ou Matisse comme celles de Bach ne sont-elles pas d'authentiques « confessions » ?)...
- c'est au fond avoir déjà par là une attitude contemplative. Et nous savons bien, pour nous être laissés émerveiller maintes fois ou avoir été saisis de compassion, que la contemplation est fondamentalement accueil, qu'elle nous demande d'être réceptacle du créé et de la Création jusqu'à nous laisser en être fécondé au plus intime de nous-même ; qu'alors seulement il nous est donné de créer ou de devenir véritablement sujet de l'acte que nous posons ; et n'est-ce pas là le chemin même de la Contemplation avec un grand C, qui n'est qu'accueil de Celui qui, par essence, est communication de Lui-même jusqu'à nous révéler Son Nom.
Cette exp√©rience qui nous fait souvent dire qu'il y a du « divin » chez nombre de grands artistes, nous l'avons tous faite et parfois en nous-m√™me. Mais attention, il ne nous faut jamais oublier que cette disponibilit√© au Pr√©sent n'est pas vertu morale th√©orique codifiable, mais bien plut√īt abandon r√©el et conscient au travers m√™me de tout ce que nous sommes et par l√† seulement creuset de f√©condit√©.
Car, qu'on le veuille ou non, la Beaut√© ne saurait relever d'un quelconque « moralisme » et en cela elle est √©trang√®re √† toute vision dualiste qui situerait, par exemple, la chair du c√īt√© du mal et l'esprit du c√īt√© du bien. Aussi dire « La Beaut√© sauve le monde » et vouloir en √™tre signe, c'est accepter et choisir que la mati√®re, la chair, le « magma » humain que je suis soit mat√©riau premier de toute vie. Ce mat√©riau primaire, compos√© des atavismes comme des aptitudes de chacun, de la peur de la mort, de l'√©go√Įsme, de l'id√©alisme, du mat√©rialisme, de la douleur charnelle... va g√©n√©rer une lumi√®re comme enfouie et ignor√©e de nous-m√™mes en se laissant interpeller de l'int√©rieur par le regard de l'autre, en se laissant pour ainsi dire « r√©chauffer  »de l'int√©rieur par cet √©change, jusqu'√† ce que, m√Ľ par le d√©sir de se dire, la p√Ęte que nous sommes ait lev√©. La levure du d√©sir m'agrandissant au-del√† de moi-m√™me, rien d'√©tonnant alors qu'elle dilate en moi-m√™me un nouvel √©tat de « communiant  »qui va me donner d'√™tre plus avant et par l√† de cr√©er.
Paul Klee, √† travers sa peinture, a ouvert et os√© une fa√ßon de r√©v√©ler la lumi√®re non pas comme une source ext√©rieure mais int√©rieure √† l'homme et √† toute mati√®re. Par l√†, il contredit Platon et, de mani√®re tr√®s consciente et souvent exprim√©e, les n√©oplatoniciens de la Renaissance Italienne... Partant d'un noir, il le travaille jusqu'√† en laisser transpara√ģtre la luminosit√©. Et c'est alors comme si le noir originel se consumait dans le chatoiement des couleurs, exp√©rimentant par l√† que la lumi√®re n'existe pas en elle-m√™me, de m√™me que le soleil n'est lui-m√™me que mati√®re en fusion.
Pour un com√©dien, c'est toute la question de la v√©rit√© dans l'acte. Est-il sujet de l'acte qu'il pose ou n'en est-il que l'artifice, tel la surface d'un √©cran de cin√©ma sur lequel on projette l'image, image √† laquelle il tenterait de se conformer ? En somme, d'o√Ļ re√ßoit-il son jeu, de l'ext√©rieur ou de l'int√©rieur ? Pour exemple, d√®s que je me soucie de mon r√īle, de mon costume, de l'effet recherch√© sur le public... j'ai vite conscience d'√™tre artificiel, faux. Au contraire, d√®s que je m'ordonne √† l'autre, en partant de ma pauvret√©, de mon noir, voire de mon vide, je fais au final l'exp√©rience d'√™tre juste.
C'est en cela que l'on peut affirmer que « la lumi√®re proc√®de du noir », non seulement dans l'ensemble du cr√©√©, ce qui est une √©vidence scientifique, mais √©galement en nous. Et le dire c'est d√©j√† exp√©rimenter que la masse compacte de notre existence charnelle est capable de se soulever, de se muer en lumi√®re. Ainsi per√ßu, le noir n'est donc pas un √©l√©ment n√©gatif de nous-m√™mes, contrairement √† une imagerie mill√©naire largement r√©pandue, mais bien plus sobrement la mati√®re et la chair dans leur √©tat brut, sauvage, lourd, informe, encore inexprim√©. En cela il est le mat√©riau premier de l'acte cr√©ateur. V√©rifi√© par la chaleur du don, il se colore progressivement jusqu'√† l'embrasement. Mais, pour permettre que cette cr√©ation nouvelle ou plut√īt « achev√©e » se r√©v√®le expression m√™me de la Beaut√©, il nous faut aller jusqu'au bout de cet embrasement et ne pas s'en tenir au seul palier de la ti√©deur, cet √©tat de captation o√Ļ le regard de l'autre devient ma propre justification. Ce palier, lorsqu'on s'y arr√™te, conduit immanquablement par exemple soit √† ne se soucier que de savoir si « on est reconnu  »soit, et j'en sais quelque chose pour m'y √™tre arr√™t√© trop souvent et en avoir souffert, √† une subtile id√©alisation de l'autre. Id√©alisation dans laquelle je ne cherche pour finir que la projection d'une certaine image de moi-m√™me. Autrement dit, je m'aime en l'autre, je me cherche en lui, je donne pour moi. La bascule est l√†, entre ces deux questions :
Est-ce que je donne pour m'exprimer ?
Ou est-ce que je me donne pour exprimer ?
Passer du pour soi au plus grand que soi en se laissant mouvoir de l'int√©rieur est, en quelque sorte, l'√©tape de d√©livrance que seule permet la gr√Ęce et que les espagnols, du moins Garcia Lorca, appellent l'accueil du « Duende », ce feu sacr√© qui enflamme tous nos drames cach√©s, toutes nos pauvret√©s, les r√©v√®le, et dont la mort n'est plus l'ennemie, ni non plus l'√©trang√®re, mais le don en lui-m√™me qui ouvre l'ultime porte √† la vie. Car, qu'on le veuille ou non, r√©v√©ler la Beaut√© c'est immanquablement passer par une multitude de petites morts, c'est choisir de dompter l'anxi√©t√© de la chair pour puiser √† la mort le courage de vivre.
Travailler au Pr√©sent √† cette re-cr√©ation permanente de soi-m√™me par le labeur de la communion toujours √† reconstruire jusqu'√† pouvoir affirmer que « la Beaut√© sauve le monde » dans sa chair, c'est aussi, et par le fait m√™me, se situer fils et coeur de l'histoire, l'histoire √©tant entendue comme « le mouvement d'amorisation  » (selon l'expression de Teilhard de Chardin) de toute la cr√©ation et de toute l'humanit√© convergeant vers l'UN.
Cette tension du particulier √† l'universel fait du don l'acte v√©ritablement historique de ma vie puisqu'il me fait habiter autrement le temps et l'espace. Ax√© dans le temps et dans l'espace, je prends alors conscience, l√† o√Ļ je vis, d'√™tre co-cr√©ateur d'une r√©alit√© humaine au cŇďur de laquelle il m'est propos√© d'inventer des chemins et des espaces vivants aux couleurs toujours plus nuanc√©es et sp√©cifiques.
Cet engagement personnaliste et responsable au cŇďur d'un monde monolithique de plus en plus mondialis√© et hi√©rarchis√© n'est rien moins au final qu'un engagement non-violent pour une authentique r√©volution des moeurs et des comportements. Et s'il demande la gratuit√© de la Beaut√© pour porter rem√®de √† toutes les formes possibles d'individualisme latent ou d√©clar√© g√©n√©r√©es par ce monolithisme, c'est qu'elle seule peut d√©noncer l'attrait imb√©cile du pouvoir et du profit √©rig√© en syst√®me.
Enfin, cet engagement capable d'engendrer non pas une quelconque vision d'ensemble avec son programme d'action bien d√©fini et ses rails de s√©curit√©, mais une soci√©t√© v√©ritablement plus humaine, demande qu'on s'y jette en sachant qu'il n'y aura pas de filets protecteurs. Car, dire et croire au sens politique que « la Beaut√© sauve le monde » c'est contribuer en toute connaissance de cause √† l'√©closion d'une d√©multiplication de r√©alit√©s diverses form√©es de quelques uns, voire de deux ou trois seulement, qui s'identifient au travers m√™me de leur acte ; c'est avoir, en cela, exp√©riment√© qu'il est impossible de s√©parer l'Ňďuvre √† cr√©er ou √† incarner de ceux qui la portent, la suscitent, la g√©n√®rent dans l'instant par la profondeur de leur relation et s'y tenir toujours en sachant qu'on ne saurait couper la fleur de sa tige sans la faire p√©rir. (Ceci revient √† dire qu'il ne saurait y avoir du point de vue de la Beaut√© une vie propre √† la communaut√© humaine en cr√©ation qui aurait ses lois sp√©cifiques, celles-ci reposeraient-elles sur une √©thique juste et saine, tandis que l'Ňďuvre qu'elle suscite serait d'un autre genre). C'est savoir s'√©merveiller √† tout moment que l'esth√©tique puisse pr√©c√©der l'√©thique et r√©aliser, comme j'ai pu l'√©crire, que « la Beaut√© n'a plus rien √† dire quand la pens√©e marche devant ». C'est permettre au final un maillage soci√©taire en privil√©giant la loi naturelle de l'√©change et de la compl√©mentarit√© propos√©e par Emmanuel Mounier pour qu'advienne cette mosa√Įque des peuples « chance pour l'humanit√© » que nous avions appel√©e de nos vŇďux au Congr√®s de Z√©b√©geny en Hongrie.
Mais attention ! Si la Beaut√© est porteuse d'une pareille esp√©rance, on ne saurait r√©p√©ter √† tout vent l'affirmation de Dosto√Įevski et s'en dire disciple sans accueillir, dans un √©lan de joie renouvel√©, l'exigence de communion et de contemplation qu'elle demande. Celle-ci, n'en doutons pas, √©veille toujours une r√©elle compassion, une br√Ľlure au cŇďur chez ceux qui se proposent de la mettre en oeuvre, mais tel en est le prix . Et si nous souffrons tous plus ou moins par moments d'entendre rab√Ęcher ici ou l√† « la Beaut√© sauvera le monde » par ceux qui semblent y adh√©rer de mani√®re superficielle, accessoire ou mondaine, voire anecdotique parce que « √ßa fait bien » ou que « √ßa √©moustille  », acceptons-en la na√Įvet√©, parfois m√™me l'ind√©cence ou l'incongruit√©, toujours l'antinomie, en nous avouant que nous courons bien plus qu'eux peut-√™tre, le risque d'une marginalit√© complaisante et auto-suffisante. Car le risque non pas de l'esth√©tique, mais d'un certain « esth√©tisme » tr√®s vite outrecuidant, superbe et solitaire ou encore « d√©coll√© » (ce qui est une autre chose), conduit immanquablement et par vagues, apr√®s les trous d'angoisse o√Ļ l'on se veut incompris, √† une sorte de douce euphorie qui induit tr√®s souvent une vision d√©cevante ou th√©orique du monde, jusqu'√† nous enfermer dans l'illusion d'√™tre comme « au-dessus de la m√™l√©e ».
Aussi, si la Beaut√© nous a un jour interpell√© par un regard, un jeu de couleurs, une harmonie, la duret√© d'une situation humaine, un magnifique panorama ou une petite fleur, si de surcro√ģt, nous avons quelque talent pour le dire, le chanter ou le peindre, surtout, sachons qu'elle est fragile et qu'elle nous enseigne qu'humus et humilit√© ont m√™me racine. Si nous sommes conscients que Bont√© et V√©rit√© sont aujourd'hui en situation d'impasse, et qu'il ne reste plus que notre pauvre pauvret√©, comme l'argile dans la main du potier pour pouvoir exprimer que la Beaut√© sauve le monde, surtout n'ayons pas peur de cette grande indigence. Offrons la. Si nous sommes bless√©s par nos propres fautes, par nos manquements et ceux des √™tres que nous avons aim√©s, que ce soit en nous-m√™me moyen de cr√©ation puisque de confession, en sachant accueillir que toute oeuvre de Beaut√© est un cri, un aveu. Si la travers√©e de la chair et le passage par la mati√®re requi√®rent une asc√®se qui n'est pas celle du renoncement si souvent mal comprise, mais celle du Don et de la Pr√©sence pour que le noir que nous sommes s'embrase jusqu'√† √™tre lumi√®re, laissons-nous consumer d'amour dans cette seule attente. Si, pour l'avoir v√©cu, nous savons que la Beaut√© « advient sur la cr√™te de l'instant (1)  » par la gr√Ęce de la contemplation, dans le regard de l'autre, ou dans un √©lan de compassion, jusqu'√† ne d√©sirer que la seule communion, osons prendre le risque de r√©v√©ler par tout ce que nous sommes que la Beaut√© est Parole. Parole qui tout en demeurant au cŇďur de la mati√®re veut et ne peut que se communiquer, se dire, comme nous reconnaissons qu'elle « se dit » au travers du marbre cisel√© par Michel-Ange, du bronze de Rodin, ou de la toile de Rouault. Alors nous rejoindrons le grand myst√®re de foi chr√©tienne qui lorsqu'il affirme que « le Verbe s'est fait chair  » me donne de croire que c'est tr√®s certainement pour que la chair se laisse devenir verbe. Car si la vraie Beaut√© est « √©lan » m√™me vers la Beaut√©, fontaine √† la fois visible et invisible, qui jaillit √†. chaque instant depuis la profondeur des √™tres en pr√©sence (1) la Parole qui est en nous nous constitue autant qu'elle nous exprime. Chant de notre unit√© intrins√®que, elle nous r√©v√®le dans notre pl√©nitude ; elle nous demande toujours pour √™tre source de vie et nous identifier d'√™tre un oui √† quelqu'un ; donn√©e elle nous engage tout entier sans qu'il nous soit possible de la reprendre ; serment de reconnaissance mutuelle et volont√© d'en vivre, elle n'est pas un contrat qu'on pourrait d√©chirer alors que, dite en l'air, elle n'est qu'une non-parole. « Les mots que je prononce, c'est mon Etre que je tiens dans mes mains, que j'√©carte les doigts et je Le laisse s'√©chapper », confesse Thomas More... C'est pourquoi, dans un monde en qu√™te de beaut√© mais qui est souvent loin d'en percevoir l'essence, il nous est sans doute demand√©, pour ne pas tromper l'Esp√©rance de l'attente commune, de savoir mesurer tout le poids d'une telle affirmation. Enfin, si nous croyons que la Beaut√© sauve le monde, que l√† est notre joie, que souhaiter pour finir ? Peut-√™tre qu'il nous soit donn√© bien simplement au cŇďur de notre Congr√®s, d'√™tre toujours plus attentifs et respectueux des formes de fid√©lit√© de chacun. Par l√†, nous contribuerons toujours mieux √† ce que se r√©v√®le cette mosa√Įque de personnes, de peuples, de cultures. Cette attention r√©ciproque nous sera, j'en suis s√Ľr, un encouragement bien n√©cessaire sur le chemin du don pour renouveler notre Oui. (1) Fran√ßois Cheng